01 février 2026

Les Silicéens* sont parmi nous.

Le défi de l'intelligence artificielle (IA) était mal appréhendé dans l'opinion jusqu'à ce que le fils ou la fille de la maison soit débouté de son rêve d'emploi par un DRH informé qui lui a dit que son job venait d'être confié à la Machine. C'est normal que l'opinion ait tardé ; c'était jusqu'ici compliqué de comprendre que la compilation des archives du monde à la vitesse de la lumière vaille un million de fois plus de valeur que la besogne du documentaliste le plus zélé.

* le sang des hommes est fait de fer, de cuivre celui des lézards, celui de l'IA de sable siliceux.


Sont menacés et bientôt disparus, tous les emplois de matière grise au-dessous du Mensa++ (clic). RIP les traducteurs, les comptables, les graphistes, les plumitifs, les régleurs et tous les experts en imagination comme les commerciaux, les poètes de sous-préfecture et les romanciers de gare. En fait sur l'échelle sociale de l'emploi seront privilégiés le haut et le bas ; le haut des développeurs, les intégrateurs de stratégie, et le bas des cols bleus et des blouses blanches, les éboueurs, les gardiens de square et les gardiens de la paix. Tout le segment médian, les fameuses classes moyennes, va être sérieusement impacté, voire réduit à des moignons de maintenanciers et réparateurs de certains emballements propres aux machines autonomes. A QI constant, nous serons tous opérateurs de machine numérique ou "morts".

Quel patron a hésité entre le robot sans humeur corvéable à merci 360 jours par an sur H24 (avec 5 jours/an de révision générale) et le labeur humain sous convention collective ? Aucun ! Qu'en sera-t-il demain pour les emplois intellectuels comme l'évaluation de candidats ou ceux de grande précision manuelle comme la chirurgie ? Ce sera pareil, même si tout le marché du travail ne sera pas bien sûr décapé à l'acide du jour au lendemain. Mais des esprits pessimistes se posent déjà la question à mille dollars : que va-t-on faire de tous ces chômeurs ? A quoi certains dits-réalistes opposent à ce pronostic la création d'emplois liés au numérique et à l'évolution de la Machine. Mais d'expérience, les nouveaux emplois ne compensent pas les anciens et les "retours" sur investissement dans le domaine de l'emploi sont souvent éphémères, des leurres. Pour une première raison : l'IA progresse chaque jour et se perfectionne dans l'apprentissage des raisonnements au-delà de la pure compilation de données. Et elle le fait à chaque minute de sa vie. Ce sont donc des contingents toujours nouveaux qui seront mis en déchetterie les uns après les autres par la Machine en évolution permanente, pour ne pas dire éternelle. Faut en parler à Harold Finch ↓ .

« On nous surveille. Le gouvernement a un dispositif secret, un dispositif que vous avez souhaité, pour votre propre sécurité, une machine qui vous espionne jour et nuit, sans relâche. Vous lui avez accordé le droit de tout voir, de ficher, classer et contrôler la vie de chaque citoyen. Des citoyens que le gouvernement considère "sans importance", pas nous. À ses yeux vous êtes tous "sans importance", mais victime ou criminel, si vous lui faites obstacle, nous vous trouverons » (Person Of Interest).


La Machine ne dort jamais, ne ralentit pas, son réseau neuronal numérique croît sans arrêt et ses synapses s'améliorent continuellement sans qu'aucune limite ne lui soit opposable. Certes les "penseurs" menacés par l'IA lui trouvent des erreurs ou un défaut de finesse dans ses biais cognitifs et en font des gorges chaudes. Sauf que l'IA ne se morfond pas dans ses erreurs, mais cherche à les franchir en affûtant encore ses approches et ses analyses, et par la masse numérique en travail elle parviendra toujours à les dépasser pour aller plus loin. Elle est perfectionniste. Donc, quand vous lisez une critique ou une analyse des résultats obtenus par l'IA, regardez bien la date. Tout ce qui déjà est daté de 2024 est obsolète.

Un chercheur versé dans ce domaine avait posé une bonne question : et si l'IA décidait un jour de se séparer de l'espèce humaine ? Le journal de Bordeaux a poussé un peu le raisonnement et pro hac vice son article de 2025 reste pertinent. On en fera son profit en cliquant ici (2 min de lecture seulement). Si les robots de sont pas diaboliques par essence, ne peuvent-ils pas être programmés par quelque génie malfaisant pour propager le chaos fatal ? Evidemment que oui ! La revanche de Satan ou du Créateur maléfique ? Ça c'est une autre histoire.

Nous n'imaginons pas que l'IA puisse développer une conscience (un ressenti), pas plus qu'une imagination. Le discours ambiant l'a cantonnée à la compilation et aux synthèses, en gros à l'intelligence froide, au mieux au Rubik's Cube. Et pourtant ! L'IA crée déjà du récit. Elle s'approche d'un "être", décorporé certes mais cérébral. Rien ne signale une impossibilité que son évolution aboutisse à des entités siliciées concurrentes des entités carbonées que nous sommes et, dans leur réalité augmentée sans limite, bientôt capables de nous domestiquer comme nous l'avons fait d'espèces inférieures tout au long de l'histoire. La Machine évalue déjà nos séquences ADN pour abonder les statistiques de la manipulation génétique et se projette in petto notre propre avenir biologique quand elle ne le partage pas. Peut-elle ruser ? Je ne sais pas. Un neveu de la Silicon Valley me confiait récemment - c'est pourquoi j'ai fait cet article - que nous n'en étions qu'à ses balbutiements.

Si vous préférez confier votre avenir à un professionnel de la profession plutôt qu'à un blogueur du dimanche, lisez la recension du dernier essai de Dario Amodei (The Adolescence of Technology) faite par Le Grand Continent (LGC) mercredi dernier, pour apprendre que l’IA présente un « risque existentiel » et que l’intelligence artificielle pourrait nous détruire totalement (clic).

Avec une part de marché d'un tiers dans l’usage des grands modèles par les entreprises, nous dit LGC, Anthropic dont Dario Amodei est le patron, se positionne devant nombre de ses concurrents historiques. Que voit-on ? L’IA accélère déjà sa propre création :
Claude, le modèle d’IA d’Anthropic, écrit déjà par lui-même une grande partie du code de l’entreprise, accélérant ainsi le développement de la prochaine génération. Cette boucle de rétroaction s’intensifie chaque mois et pourrait atteindre, d’ici un à deux ans, le stade où une IA sera capable de construire une IA future de manière totalement autonome.
Le titre de cet article n'est donc pas si osé que ça finalement.

Quel est le maillon faible de l'IA ?

Son alimentation gargantuesque, les milliards de watt-heures qu'elle engloutit pour vivre et grandir. Si elle nous submerge et décidait de nous attaquer, il devrait suffire de couper les compteurs EDF des datacenters. Mais ne pourrait-elle gérer son agonie en déroutant suffisamment d'énergie vers le cœur du réacteur pour achever le travail avant de s'éteindre ? Je n'en sais rien au fond mais j'ai un doute, parce que si nous coupons le courant des data centers, nous le coupons partout comme le ferait une cyber-attaque : plus de trains, de lumière, de gaz, d'hôpitaux, de stations-services et de transports, de téléphone, de radio, d'avertissements officiels par texto, de consignes de sécurité, d'alertes et de pain. Le noir informatif complet. Heureux les autarciques, ils verront la Noël.


Conclusion ?

Il n'y a pas de conclusion quand par essence le sujet est en évolution sur une trajectoire imprévisible. Des centaines de milliers de cerveaux parmi les plus pointus de la planète travaillent à "améliorer" l'intelligence artificielle et rien ne nous dit aujourd'hui quelle sera sa queue de trajectoire parce qu'il n'y a pas de cible avouée. Les bons esprits nous baladent dans le brouillard de la complémentarité, l'IA nous facilite plein d'activités, surtout en recherche et surveillance prédictive (santé, sûreté), elle nous rend service au quotidien en élargissant notre champ de conscience, guide les bombes sur les méchants etc... sans jamais nous dire que l'IA pense déjà par elle-même. Alors, quel va être son but, sa cible propre ? On a parlé de transhumanisme, c'est le projet de Gilgamesh qui accroche tous les wagons de l'être bionique, du cyborg et de l'esprit libre de chair.
Un conseil, un seul ?
Comme nos ancêtres les Gaulois : s'adapter !
Ils sont devenus Gallo-Romains en saisissant l'avantage du bond civilisationnel. Lutter contre le progrès n'a jamais abouti à ce qu'il recule, au lieu de quoi il vous marginalisera comme des Amish.


Pour finir sur une note plus gaie : les primevères ont démarré.
primevère planche botanique
On voit de temps en temps passer dans les annonces immobilières des propriétés hors-réseaux à récupérer. Elles n'ont ni courant, ni gaz de ville, ni eau de ville, ni assainissement, ni téléphone ni Internet, rien. Parfois un toit. Mais avec les matériaux modernes et les moyens actuels de production domestique elle redeviennent habitables. Ce sont souvent des liquidations de succession, les héritiers ne sachant plus que faire de la masure perdue en haut de la vigne ou au pied de l'alpage à laquelle le vieux pépé tenait tant. J'ai vu récemment deux exemples dans le Sud, l'une dans le vallon de Soubès avant Lodève à un kilomètre de la départementale, l'autre au pied de l'Aigoual à Valleraugue au bout d'un chemin muletier de seulement 30 minutes. Leurs prix étaient fonction de la superficie du terrain, mal commode et pas cher si les espaces ne sont pas (encore) constructibles ni raccordables. Ils sont souvent bâtis, d'une petite grange en pierres du chemin, une maison de vigne ou d'un mazet. Ce sont à la fois des biens spéculatifs si les choses se gâtent (guerre ou crise climatique) et des refuges pour survivalistes. Il m'étonnerait que leurs prix n'explosent pas.



ALSP !