31 mai 2026

Où l'on parle des entrelacs judéo-arabes

Philosophe juif de la complication, Edgar Morin est finalement parti à 104 ans. Non que ses facultés aient été entamées par le grand âge, mais la pendule a sonné. Son absence biologique intervient au mauvais moment, quand la pensée complexe est convoquée plus que jamais au Proche Orient, si tant est que "penser" puisse encore servir à quelque chose là-bas !

La question juive vient de très loin. Juste pour vous faire peur : terminée en 1440 AC selon les écritures, par la distribution des territoires aux neufs tribus sédentarisées à l'ouest du Jourdain, la reconquête de Canaan bat son plein aujourd'hui avec la même brutalité que jadis. Dans ses chapitres 6 à 12, le livre de Josué décrit le système d'extermination des populations des villes conquises : « Josué battit tout le pays : la montagne, le Néguev, le Bas-Pays, les versants, ainsi que tous leurs rois. Il ne laissa pas un survivant. Il voua à l’anathème tout être vivant comme l’avait ordonné le Seigneur, Dieu d’Israël. » (Jos 10:40).
Il y est dit que les populations des villes d'Hazor, Aï, Jéricho, Macéda, Libna, Lachis, Eglon, Hébron, Débir, Madon, Séméron et Achsaph furent passées par le fil de l'épée et cinq rois des sept nations de Canaan capturés et tués. Mais des Cananéens (de souche), il en restera en campagne, qui causeront des soucis ensuite aux rois d'Israël comme le suggèrent les appels réitérés des prophètes hébreux à abandonner les Baals.

Dans le Pentateuque, les nations conquises devront être "effacées" (Ex 23:23), "chassées" (Ex 23:28-31; Dt 7:1), "expulsées" (Dt 7:1), "repoussées" (Dt 9:4), "retranchées" (Dt 12:29), "détruites" (Dt 12:29), "dépossédées" (Dt 9:5, 12:29)1, "anathémisées" (Dt 7:2, 20:17) ou "interdites" (heherîm), c'est à dire impures. Sympa !

C'est à lire, parce qu'il semblerait que maintenant la logique suprémaciste juive en terre promise suive en l'adaptant ce schéma. L'incantation biblique est sur toutes les lèvres des gens de pouvoir en Israël comme sur celles des influenceurs juifs par le monde, un métier désormais sans avenir tant pour l'idée que pour le porteur. D'aucuns parlent même de "cadastre" en relisant la Torah.

Le partage de Canaan a trois mille cinq cents ans d'âge, puis un jour, les Juifs subirent l'exode de la terre qu'il avaient conquise sur ordre divin, jusqu'à la dispersion (diaspora en grec). Mais qu'on se rassure, le fruit de cette conquête antique serait toujours mûr et juteux, et sa consommation parfaitement morale ! Mais nous ne verserons pas dans le littéralisme des Evangéliques qui parent Israël d'un droit universel de surplomb à la seule lecture de l'Ancien Testament.

La Question juive et son corollaire actuel, la Question palestinienne, ne peuvent être abordées à hauteur d'homme. Il y a trop d'imbrications, de haine, d'ingérences, d'histoire stratifiée et de légendes entremêlées. Pour y comprendre quelque chose - ce qui ne veut pas dire tout comprendre - il vaudrait mieux élargir la focale, monter vers Sirius et abandonner l'idée de tout expliquer. Mais l'honnête homme peut faire son opinion, individuelle, portative et pourquoi pas, diffusée, sur un conflit que l'on prédit éternel et qui meublera pour longtemps son esprit.

La position explicite des sionistes israéliens (Netanyahou l'a souvent dit) est celle de défenseurs de l'Occident judéo-chrétien exposés au feu de l'Orient barbare. Si j'osais, je dirais qu'ils se sentent dans la peau des Croisés angevins. Mais ça ne pourrait suffire d'autant que ce feu contenu fut lui-même allumé par ceux qui proclament nous en défendre. Mais ils ne sont pas les seuls dans l'exacerbation d'une agressivité orientale à notre endroit dès lors qu'il fut décidé en Europe d'implanter le greffon au sein même du monde arabe.

Pour racheter le crime inexpiable d'extermination des juifs ashkénazes dans les années 30 et 40, l'Europe a transformé le refuge du Foyer juif de Lord Balfour en un Etat de plein droit et le défend quoiqu'il lui en coûtera au Jugement dernier. Pour avoir industrialisé cette destruction physique des communautés juives acceptée in petto par toute l'Europe dans les années 40, l'Allemagne est en pointe dans le soutien aveugle et sourd aux politiques de glacis de l'Etat hébreu. S'il est prétentieux d'établir les causes de ce désastre moral de l'Europe, il est permis d'en voir les conséquences : des inconséquences ! Charles de Gaulle n'était que de bon sens à ce sujet qui, au moment de la Guerre des six-jours, recommandait aux dirigeants israéliens de cultiver une certaine modestie pour établir un modus vivendi avec leurs voisins.

On a oublié que les pères fondateurs de l'Etat hébreu étaient des juifs d'Europe qui ne connaissaient pas intimement les peuples arabes, à la différence des juifs sépharades d'Afrique du nord. Et même pas le monde musulman, à l'exception des juifs de Salonique ou de Constantinople qui prospéraient sous le joug ottoman. Seules les communautés judaïques résiduelles du Proche Orient savaient en quoi s'en tenir - les pogromes furent nombreux - mais elles n'avaient pas voix au chapitre, gouverné par les intellectuels du sionisme originel. Les ashkénazes n'avaient pas les mêmes préventions à l'endroit des bédouins que celles apportées par les sépharades, considérés par eux comme des juifs de seconde zone, jusqu'à ignorer leur psyché. La révolte explosive des Palestiniens guidée par l'OLP en 1987 les a pris de court alors qu'ils surveillaient d'abord les armées arabes des Etats constitués qui les entouraient. La première intifada est marquée au fer rouge dans l'histoire d'Israël parce qu'elle soulève un peuple contre lui à l'intérieur de ses propres frontièrs. On sait maintenant qu'il n'y a jamais eu de réel "vivre ensemble" en Palestine même si des collaborations de labeur ont été facilement établies entre patrons juifs et ouvriers arabes. Le slogan "du fleuve à la mer" est réciproque.

Le processus "vivendi" prendra du temps et aboutira aux accords d'Oslo (rappel). Les ultra-sionistes qui gouvernent aujourd'hui firent assassiner le signataire, Yitzhak Rabin, en 1995, tuant dans l'œuf une paix méfiante certes, mais une paix quand même. Trente ans plus tard, l'Arabe en Palestine a vocation à se ghettoïser comme le juif polonais d'antan. On inflige aux Palestiniens le traitement réservé jadis aux juifs d'Europe, humiliations, expulsions, destruction du bâti, exécutions sommaires et pour finir la pendaison à discrétion. L'Occident réagit mollement dans le même esprit de repentance et les défenseurs des Palestiniens lui reprochent le double standard alors que le nombre de morts arabes indiscriminés ne cesse d'augmenter. La haine coule de forge en continu, ça ne s'arrêtera pas. Des pays jusqu'ici indifférents, surtout en Asie, se retournent contre Israël dans une logique de « Cherchez l'intrus !» et même si les motifs en sont plus mercantiles que moraux - l'affaire d'Iran les impactent beaucoup plus que nous - ils risquent de contrebalancer la doxa judéo-chrétienne dans les enceintes décisionnaires et vérifier a posteriori Le Choc des civilisations de Samuel Huttington (1927-2008). L'Occident foutraque met tout le monde en danger ; cette thèse est chérie par nos contempteurs chinois et par bien des peuples d'Asie du sud-est que je connais.

Quand je me projette à vingt ans dans le futur, la question des entrelacs judéo-arabes restera pour longtemps une question brûlante qui, ajoutée aux défis climatiques que les pays ne peuvent plus affronter, sera intégrée dans une politique globale d'adaptation au four universel, quand surviendront les guerres torrides de survie dans toute la zone inter-tropicale. La question évoquée ici finira-t-elle pas s'y fondre et disparaître ? A l'heure des empires revenus, même comme marionnettiste de la culpabilité occidentale, Israël est trop petit. La Bible a ses limites.


-oooOOOooo-



Nous nous quittons aujourd'hui sur les émeutes festives de la Ligue des Champions en France. Elles sont (pour moi) l'expression de la dégénérescence de la nation. La victoire du PSG arrachée aux clubs européens par l'émir du Qatar à coups de milliards s'est comme à l'accoutumée traduite par des débordements inqualifiables en ville, quel qu'ait été le résultat du match. A trop rapidement dénoncer les "quartiers", on zappe une réalité bien plus inquiétante : à visionner les images captées par la presse, on découvre que ceux-ci ne sont pas seuls, loin de là. Les groupes éphémères d'émeutiers qu'on y voit, participent plus souvent que l'an dernier de la sociologie des Black Blocs, mais en peau de lapin. On casse pour casser, tout commence et s'arrête là. Nihil Obstat ! Les forces de l'ordre sont attendues pour jouer leur propre partition sans quoi la fête de l'anarchie serait gâchée. Il n'y a plus de damnés de la terre en ville, que des teuffeurs déjantés ! Rendez-vous au 14 Juillet, puis à la Saint-Sylvestre. On ne sait plus faire, prenons-en notre parti !

ALSP !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires sont bienvenus et modérés a posteriori. Leur suppression éventuelle n'en donne pas le motif. Les balises a, b et i sont actives entre chevrons < >. A vous lire !