08 mars 2026

Le crépuscule des rois du nord

Cet article fut écrit au lendemain de la garde à vue d'Andrew Mountbatten-Windsor, libéré ensuite par l'Habeas Corpus anglais. Depuis, d'autres événements ont retenu l'attention du blogmestre, mais dans le tumulte de la guerre d'attrition du régime islamique de Téhéran, les princes sont convoqués à marquer la stature de leur nation et à dire leur droit, ce qui n'est pas encore visible.
Le jour suivant la première attaque iranienne sur Dubaï City, le cheikh Mohammed ben Zayed est venu avec sa suite en ville prendre un café en terrasse pour montrer son équanimité au milieu du bruit et passer le message aux fonctionnaires émiriens qu'en toute circonstance l'Etat demeure. Un peu comme le roi de Danemark Christian X qui parcourait chaque jour à cheval sa capitale sous occupation allemande. il faut un peu de "gueule" quand on est roi. Nous lançons donc le post sur le déclin de la fonction.


La diffusion des dossiers Epstein par le Département américain de la Justice a servi de cordeau détonnant dans les milieux de la jet set et politiques parfois, jusqu'à toucher certaines familles royales comme les Windsor (Hanovre) d'Angleterre, les Glücksbourg de Norvège et les Bernadotte de Suède. On pourrait chercher à comprendre comment l'intelligence affirmée d'Epstein et son entregent ont pu lui permettre de subjuguer tant de monde et de les "mouiller" dans des pratiques répréhensibles, du moins eu égard à leur position. Mais ce n'est pas le sujet. Ce qui m'intéresse aujourd'hui c'est la fragilité des couronnes.

Quand on fait tourner le globe terrestre lumineux posé sur le piano, on voit des monarchies de toutes espèces. Les plus solides sont les plus "naturelles", claniques, tribales. Les rois des îles polynésiennes, voire d'Afrique, n'ont aucun déficit de reconnaissance de la nation ethnique qu'ils représentent. Elle s'est un jour incarnée dans le roi ou la reine, et c'est complètement sûr dans l'esprit de tout le monde, leur personne est sacrée ; même s'ils ne font rien. Je mettrais dans le wagon le roi du Lesotho et le roi du Bhoutan. L'empereur du Japon aussi.

Viennent ensuite les rois d'unification qui représentent l'agrégation d'ethnies sous un même symbole. Ceux-là bénéficient de l'adoration des gens simples et du renfort des pouvoirs centraux qui en ont besoin pour gouverner sur un seul axe "national". Les royaumes de Jordanie, Thaïlande et du Cambodge sont de ceux-là.

Abdallah II est typique de cette fonction d'unification. Il règne sur deux peuples, un temps antagonistes, les Bédouins et les Palestiniens. Bédouin lui-même comme toute la dynastie hachémite, il a épousé une (splendide) Palestinienne qui lui coûte un bras en shopping, mais que ses sujets adorent. Pour être respecté dans le monde arabe, il faut être riche et le montrer. Ces gens se gardent bien de décevoir et montrent qu'ils s'aiment passionnément, ce qui compte aussi dans l'image projetée. Mais le plus important est le danger géopolitique qui menace le royaume et incite les Jordaniens à faire bloc malgré tout et à passer des alliances familiales avec les Séoudiens.

Rama X qui est un être atypique, à la limite bizarre mais qualifié comme pilote de chasse quand même, n'a pas eu à se battre beaucoup pour être reconnu roi par ses peuples à la mort de son père très aimé. Il a enfilé le costume du premier coup et il vient aux cérémonies suivi de son épouse et de sa première concubine. Etant le sceau de pouvoir des Armées, il est assuré dans sa fonction et ne manifeste aucune inquiétude. Il règne !

Norodom Sihamoni, roi du Cambodge, est le plus près du thaumaturge adoré. Homme très instruit et délicat, loin des excès matrimoniaux de son père, il règne paisiblement sans faire d'ombre à quiconque de l'exécutif et se laisse acclamer. Les Cambodgiens ont besoin de lui pour réintégrer dans la société les soldats Khmers rouges qui ont été démobilisés. L'ancien premier ministre Hun Sen en est un. Son fils Hun Manet lui a succédé et sait très bien à quoi lui sert le roi.


On en vient maintenant au sujet de l'article, les monarchies septentrionales, toutes décalquées avec plus ou moins de bonheur de la monarchie de Westminster. Le modèle d'abord.


armoiries de la couronne britannique


La maison Windsor est censée lier les quatre nations qui compose le royaume uni, galloise, écossaise, irlandaise et anglaise, sous le même sceptre. Ce n'est assurément pas chose facile vu les antagonismes historiques, et exige de la famille régnante une dignité surhumaine que l'on peine à voir maintenant, et un sens de l'exemple parfaitement ruiné. A l'origine, le doute s'installe à l'avènement d'Edouard VIII en 1936, qui s'était toqué d'une grande horizontale de la gentry internationale de Shanghaï au point de préférer son lit à son trône. Ce fut le premier exemple du caprice de la maison de Hanovre et il en restera des traces jusqu'à aujourd'hui. Règne aujourd'hui un roi déjà vieux et malade, au bras de sa maîtresse de toujours qui a pris de terribles rides. Ils font le job plus ou moins mais peinent à convaincre à travers les histoires de famille dont la presse se repaît. Si l'affaire Diana Spencer fut gérée par la reine Elisabeth avec une froideur cruelle vis à vis de ses enfants, le Meghxit fut une véritable catastrophe.
Rejetée par l'aristocratie anglaise, à mon avis pour sa couleur de peau mais personne ne l'avouera, l'épouse du prince Harry est devenue rapidement la cible de tous les ragots jusqu'à lui rendre la vie intenable en Angleterre. Certes, elle aurait dû se méfier et attendre quelques années à pouponner avant de casser les codes obsolètes des Windsor. Le couple vit heureux en Californie et se laisse applaudir où qu'il aille. Résultat : la Firme manque cruellement de "main d'œuvre" pour assurer tout le travail (assez ringard) de représentation, commémoration, commisération et compassion, et se voit obligée de sortir de leur retraite de vieux ducs en fin de vie comme Gloucester, Kent, à la limite Edimbourg avec son air simplet. Sinon c'est Madame Royale, sœur du roi et seul homme de la fratrie.

Arrive là-dessus l'affaire Andrew (et Sarah). Jusqu'au fin fond du dernier café de Port Moresby, le monde entier est au courant. Je vous en fais grâce puisque vous savez tout. Mal éduqué comme les autres, caractériel et despotique sur le tard, cupide et mal marié mais le chouchou de sa mère à laquelle il coûtera 12 millions de livres pour étouffer le scandale Giuffre, Andrew s'avère avoir trahi son nom dans la livraison de renseignements confidentiels à Jeffrey Epstein qui, a priori, n'en avait pas besoin, sauf à les revendre. Plus idiot, tu meurs !

Se pose déjà dans l'opinion britannique la question de leur utilité. Riches à milliards par la nue-propriété de la charpente féodale du "landlord", la famille Windsor semble plus profiter que servir, sinon dans de brèves excursions caritatives à faire sauter des crêpes ou tapoter la joue de bébés merdeux. L'empreinte monarchique en Angleterre est énorme pour le foncier et le bâti, les parades militaires surtout, très courues des touristes. Mais la population rame depuis le Brexit, l'économie n'a pas de perspectives sauf à sauver ce qui peut l'être, et il y a de la couleur partout pour ne pas dire des "natives". La question Windsor va se poser fatalement, même peut-être comme dérivatif aux intérêts des puissants que l'évolution technologique va menacer. Qu'apportent-ils vraiment ?

L'autre maison malade est la maison de Norvège.
Le roi Harald est un excellent homme et la reine Sonja ne récolte que des compliments. Mais il s'est avéré incapable de gouverner sa propre succession. Ses deux enfants ont des problèmes matrimoniaux graves. Complètement évaporée, après s'être mariée avec un littérateur obscur à demi-fou, mort depuis, l'aînée s'est entichée d'un gourou, Shaman Durek, qui est la caricature même du charlatan. Il est en plus malade des reins et dialysé. Ils l'ont sortie de la famille, mais de l'autre côté, ce n'est pas mieux vraiment. Son frère Haakon, héritier du trône, s'est marié lui à une sorte de jet-seteuse qui vivait en couple avec un opiomane (mort depuis), duquel elle a eu un fils gâté-pourri qui est actuellement jugé pour viols à Oslo. Et comme un fait exprès, sa mère apparaît mille fois au moins dans le dossier Epstein publié par le Département de la Justice de Washington. Apparemment, rien n'est précis contre elle mais elle faisait partie du "Circuit". On l'a mise en retrait des manifestations royales mais cela n'a pas empêché le Storting de réfléchir à un référendum sur la pertinence de conserver une monarchie en Norvège.

Ce régime est assez récent et le mode monarchique fut choisi autant par mimétisme avec les autres monarchies nordiques que par économie. Une maison royale permanente à prix fixe sera toujours moins chère qu'une présidence élue périodiquement. Mais la représentation de la nation Viking est aujourd'hui très mal assurée, même si la jeune génération est tout à fait bien. Cela va-t-il suffire ? Les connaissant un peu, j'en doute.

Concernant les Bernadotte de Stockholm, l'âge venant a convaincu le roi Carl-Gustav de faire les choses avec sérieux. Il accèda à 27 ans et émergèrent aussitôt ses goûts de golden boy, faisant la fête et se tapant des filles, ce qui, malgré une formation solide, fournit alors à la classe politique l'occasion d'annuler ses pouvoirs constitutionnels. Il se définit lui-même comme un simple "porte-drapeau" de la Suède. Sa belle-fille Sonia Hellqvist est dans le dossier Epstein, mais semble être une victime collatérale de l'enquête. Nonobstant, le prince Carl-Philip a épousé une "inconnue". Par chance, la Suède a d'autres chats à fouetter en Mer baltique à cause de la guerre russe, mais l'image de la famille royale est quand même écornée. Carl-Philip n'est pas l'héritier ; c'est sa sœur aînée. Et Madeleine, son autre sœur, vit aux Etats-Unis.

Il y a quelque chose aussi qui coince au Danemark. Depuis l'abdication de Maghrette II, une reine de fer qui sut gérer sa maison dans l'intérêt de la dynastie, bien épaulée par son mari d'origine béarnaise, Henri de Laborde Montpezat. Quelqu'un de très intéressant qui avait roulé sa bosse avant de régner à Copenhague. Leur a succédé le fils aîné en 2024 sous le nom de Frederik X. Bien qu'âgé de 56 ans, il a une physionomie de gafet qui ne colle pas à l'emploi. Cette jeunesse de trait est accentuée par un sourire permanent un peu niais qui ne l'aide pas. S'il a été convenablement formé à l'emploi de roi, surtout dans le chapitre militaire, il lui manque un sens de communication et quelquefois celui du ridicule. Inutile de traîner une grande épée qui touche le parquet chaque fois qu'on revêt l'uniforme pour une réception au palais ou sur le yacht royal. Son épouse australienne relève le niveau par une attitude altière et un naturel sérieux qui lui va bien. Elle sauve le poste.
On n'en dira pas autant de son frère cadet que la reine douairière a éloigné du trône. Ses poses avantageuses en uniforme, toutes décorations dehors, prenaient trop de lumière au couple royal. Il fut exilé à Paris (son épouse ordinaire et jolie est française) puis à Washington à l'ambassade de Danemark.

Dans la crise que traverse le royaume, la diplomatie danoise a propulsé le roi au Groenland pendant trois jours, pour y visiter trois villes. C'est à mon avis bien court pour un pays qui est le "sien". Deux jours dans chaque ville, à simplement parler avec les gens, boire des cafés et vider du schnaps aurait été mieux venu que d'aller voir les glaces à la jumelle. C'est une population très réduite et il serait entré facilement dans le cœur de chacun s'il n'avait montré autant de hâte. L'affaire est assez grave pour insister et alourdir l'empreinte danoise. Mais cette petite visite correspond bien à l'image légère qu'il donne par ailleurs.
Pour le moment les Danois l'observent et ne disent rien.

Nous avions omis jusque là une monarchie formé récemment sur le même modèle, qui relève, elle, de bien plus grands défis mais qui m'apparaît mieux assise par la qualité même des impétrants. C'est la Casa Real de Madrid. Comme quoi, si le principe prime le prince, d'application, le prince compte énormément. A preuve, quand le prestige de la position se conjugue avec l'oisiveté de la fonction, des comportements péjoratifs peuvent entamer l'empreinte mentale du monarque dans l'imaginaire commun. C'est le drame de Juan Carlos dont la réputation n'a pas survécu à l'éléphant du Botswana.

La maison d'Espagne est une vieille maison royale, pétrie de traditions et de souvenirs heureux, malheureux ou cruels, une vraie histoire donc ! Après le grand règne de Philippe V, la famille de Bourbon porte aussi le souvenir des guerres carlistes et des abdications. Globalement, c'est un fardeau sur les épaules que les rois du nord n'auront jamais. Mais Felipe VI et son épouse le portent avec courage, sans jamais fléchir, privilégiant stature et dignité de tous les instants, parce que leurs sujets sont espagnols et fiers. C'est Ferdinand VII qui corrigeait un diplomate en lui faisant remarquer qu'il régnait sur dix millions de rois !

Certes la cicatrice de la Guerre civile suppure encore mais les partis jadis vaincus et aujourd'hui au pouvoir n'ont pas de prise à saisir pour mettre en cause le régime, sauf à clairement déclarer qu'ils sont mus par l'envie de se la péter au sommet de l'Etat. Pour la suite, la succession de Don Felipe est de bon niveau.
L'aînée a tout pour séduire, l'allant, l'allure, la tête bien faite, la formation poussée au sein de l'institution militaire. Restera à franchir l'obstacle de l'alcôve. Les déboires que nous avons cités chez les monarchies du nord seront de précieux avertissements, mais les parents sont avisés et leurs conseils et agents veillent. Il ne faudra pas se louper.

Pour finir la revue, notons que les monarchies tranquilles du Bénélux ont gardé un rôle politique et ne sont pas discutées.


En conclusion, les monarchies qui sont vraiment utiles à quelque chose sont consolidées par l'estime suscitée dans l'esprit de leurs sujets. Celles qui profitent de leur position et étalent leur bien-être ou leur oisiveté sont en réel danger de nos jours, surtout avec l'accélération générale des connaissances et la concurrence de la gouvernance numérique.
A quoi une monarchie serait "utile" en France ?

A bloquer le poste !

A faire que le chef de l'exécutif issu des élections législatives ne se prenne pas pour le roi du monde comme le président actuel, qu'il ait toujours l'échelon suprême au-dessus du sien. Cette permanence de la pointe de la pyramide, de la position de chef de l'Etat, modère les excès, tempère les foucades, remet les défis à hauteur d'homme, en un mot, pare bien des effets de la démagogie consubstantielle à la démocratie.
M. Trump serait-il le même s'il devait répondre de ses délires devant son roi ? Peut-être ne se serait-il jamais présenté à la primaire républicaine.

Pour rester dans l'actualité française : l'accession de Jordan Bardella au sommet de l'Etat peut être redoutée par beaucoup tant pour son âge que pour son bagage. Mais s'il accède à Matignon et doit, comme chez nos voisins britanniques, aller chaque semaine chez le roi afin de complaire à la coutume qui dispose que le monarque a "le droit d'entendre, celui de conseiller et celui de critiquer" (the right to be consulted, the right to encourage, the right to warn) il fera moins le faraud et mûrira son exposé, ce qui fatalement déteindra sur sa gouvernance. En résumé donc, sous un roi, M. Bardella serait éligible de plein droit au premier sens du terme ; en République, il représente, et l'aventure, et l'immaturité du corps électoral.

Mais ce qu'il nous manque n'existe pas vraiment. C'est le Vieux de la montagne, le sage de la Force, Yoda, qui aurait dit à François Mitterrand : "vous faites une connerie magistrale avec les dividendes de la paix" ; qui aurait dit à Nicolas Sarkozy : "l'or de la Banque de France n'est pas le vôtre mais celui de la nation" ; qui aurait reproché à François Hollande de proroger la mission de sauvegarde du Mali après la reprise de Tombouctou en lui montrant qu'il s'enferrait dans l'erreur néo-coloniale sur une immensité impacifiable ; qui aurait stigmatisé Emmanuel Macron pour l'abandon de la retraite à points qui sauvait le régime national de pensions, et la braderie des turbines Alsthom aux Américains, brique technologique essentielle pour les centrales nucléaires.
Ces grandes décisions nous ont fait mal et personne à aucun moment n'a eu l'autorité de surplomb pour alerter l'exécutif sur leur gravité. Pourquoi ? Parce que les "chefs exécutifs" étaient au sommet de la pyramide mais pas à celui de leur art.
Sans doute, est-ce pour préserver leur fonction de blocage de l'accès au sommet que les rois bourgeois du nord continuent l'histoire de leur pays malgré tous leurs défauts ; ils calment l'hubris des ambitieux demi-habiles, malavisés ou incapables.
Le petit sakura de derrière a fleuri. La nature renaît.

ALSP !

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