Pendant le même temps, j'ai défendu le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN au motif que, trop faible pour entrer seul en guerre, mon pays devrait se battre en coalition. Le plus sûr moyen de vaincre était non pas de s'associer sur les bords à un groupe lui-même intégré, mais d'y entrer inter pares en apportant le meilleur de nous-mêmes. A ce moment-là, le seul système de défense sur étagère était celui de l'Atlantique Nord. On en savait les contraintes exprimées régulièrement par le parrain majeur, on en voyait aussi les meilleurs effets sur notre préparation au conflit de haute intensité, à commencer par la conversion de nos forces d'une pratique élargie de gendarmerie coloniale en une force continentale de choc et rupture au sein de processus et réflexes acquis en commun.
L'embuscade tragique de Sper Kunday en Afghanistan en 2008 avait été un révélateur de cette nécessité (quid). Un détail m'avait glacé le sang : la dizaine de sacs de cartouches de 5,56 balancés par le renfort américain aux groupes bloqués dans le piège taliban n'a servi à rien puisque la cartouche française destinée au FAMAS n'était pas chambrée 5.56 NATO.
C'était déjà le cas en Allemagne où la munition française d'infanterie était du 7,5 alors que tous les autres pays étaient en 7,62. Engagés ensemble dans un combat au sol, nous ne pouvions pas nous entraider. Bref, depuis ce jour en vallée d'Uzbin nous apprîmes beaucoup !
Mais les dividendes de la paix détruisirent dans la masse nos capacités rénovées qui avaient gagné en qualité. Au seuil maintenant de l'effondrement délibéré de la coalition atlantique en application du principe isolationniste américain, exprimé avec vulgarité par Donald Trump mais initié assez sèchement par Barack Obama, nous sommes obligés de concevoir une autre forme de coopération militaire sur le vieux continent, qui prenne en charge des moyens équivalant ceux que les Américains vont retirer pour les redistribuer en Extrême Orient afin de contenir les appétits hégémoniques chinois. Et c'est là que le premier paragraphe de cet article prend tout son sens. En avons-nous la capacité ?
Le sursaut de crédits militaires que va exiger de nos finances la réorganisation de l'alliance européenne de défense, induit le changement de paradigme de nos comportements sociaux parce qu'ils coûtent à l'Etat un "pognon de dingue". Dit autrement, le Club Med où se vautre à milliards d'euros la nation du reste à charge zéro, de la retraite hâtée, de la paresse comme avancée sociale, des 35 heures travaillées 32 et payées 39, des cinq semaines de congés payés, ce Club-là va fermer ses portes. Car on ne va pas chercher une dizaine de milliards pour embellir la nouvelle mariée, non, nous devons repasser au-dessus de 5%pib de dépenses militaires, comme à l'époque de la guerre froide. Surtout qu'elle commence à tiédir ! Le chef d'état-major Lecointre nous en avait prévenu à son pot de départ : fois deux !
Alors bien sûr, tous ces avantages sociaux que le monde entier nous envie sans jamais oser se les appliquer par crainte de la banqueroute, sont justifiés à tous égards par la dureté des temps et la sacralisation de la personne humaine qu'il nous faut assister du berceau à la tombe. Mais si nous aimons la liberté autant que nos pères l'aimèrent, il va falloir tout simplement redevenir sérieux, travailler, et construire la force conventionnelle de guerre que nous n'aurions jamais dû réduire pour plaire à l'électeur. Ce billet n'est pas un catalogue, mais on peut exprimer deux besoins à mon avis incontournables :
- D'abord, nous devons être capable de déployer plusieurs divisions bonnes de guerre afin d'affronter la contestation du sol européen par l'ennemi de toujours, sans s'adosser à la dissuasion nucléaire qui ne doit être que l'ultima ratio. Le CEMAT promet une division bonne de guerre (une seule) pour l'an prochain.
La force nucléaire, elle, fut conçue au départ à côté d'une force conventionnelle importante capable de tenir son créneau au rempart. Elle ne doit pas être intégrée au combat de haute intensité. Elle ne doit pas être discutée, ni négociée dans la construction d'une nouvelle coalition. La démarche de M. Macron est une erreur. La victoire ne peut être que conventionnelle ; nucléaire, c'est une défaite, la dernière défaite : la planète des singes.
- Secondement, l'histoire nous a dotés d'un espace maritime important et lointain. Le choc des hégémons met en tension toutes les mers du globe et accroît la menace sur nos possessions d'outremer.
Si nous voulons conserver cet espace - on peut aussi le larguer et oublier tout ce que ces pays nous ont apporté - il est indispensable de déployer une marine militaire au niveau du défi stratégique, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Et cet effort doit couvrir la sûreté des routes d'échanges nous concernant, et sans doute aucun celle des détroits et canaux empruntés. Nous en sommes loin. Et nos contempteurs le savent. Nous savons qu'ils le savent et nous faisons peu !
Les études en cours déboucheront probablement sur un doublement en tonnage de la flotte actuelle. Sans doute faudra-t-il alors annuler les congés parentaux aux mâles géniteurs et oublier la Porsche modèle 1945-CNR que la nation ne peut plus entretenir !
Voilà ! Ce que le système clientéliste français a détourné de fonds vers la satisfaction de besoins non essentiels pour rémunérer les apports de voix dans les urnes va réapparaître dans les programmes politiques et c'est tant mieux. M. Lecornu va financer sa transition électrique en tapant dans les prestations sociales, mais sans le dire. Le gras est là. Il en sera de même pour la transition militaire mais comme nous sommes partout à l'os, l'arbitrage sera officialisé dans le budget.
Il est dommage que la classe politique française n'ait pas eu le courage de la classe allemande ou canadienne ou suédoise qui ont remis leurs comptes en ordre au cas où ils auraient besoin d'argent plus tard. Ils y sont. Nous y sommes. On voit notre cul à travers le pantalon : 74 milliards d'intérêts à sortir sur la dette l'an prochain et des déficits partout ! Il faut repeindre le Mur des Fédérés.
ALSP !
Bonjour. Le modèle social français est tout de même le dernier liant de cette nation. Le peuple est désormais composite et si on retire les prestations sociales, la solidarité va se communautariser. Je crois qu'il faut toucher au modèle avec la plus extrême précaution sinon le pays va se "faïencer".
RépondreSupprimerRené.
René, vous avez raison. Mais ce modèle social, non tant dans ses principes que dans leur application, est trop cher pour la richesse produite par le pays.
SupprimerLa cohésion nationale qu'il soutient doit être obtenue à moindre frais et cela commence par retoquer les "exagérations" et combattre la fraude qui semble très élevée.
Les pays nordiques ont fait ce travail de remise à plat sans y être contraints, au seul principe de bonne gouvernance. Ce n'est pas possible en France à cause de la mauvaise qualité de la classe politique qui est le refuge des médiocres ambitieux et baratineurs. Il va falloir opérer à chaud sous des pressions externes, ce qui n'est pas pour me rassurer non plus.
Je vais faire mon populiste de base, et même si c'est facile je persiste à dire que le problème de ce peuple, ce sont ses "élites" politiques, administratives et militaires. Un seul exemple: vous pouvez être engagé de la réserve opérationnelle entre 17 et 72 ans. Et bien j'en connais personnellement beaucoup qui en sont, et certains, pas loin de ces bornes. J'ai peu d'estime pour la nature humaine et j'ai lu Gustave Le Bon mais la population de ce pays vaut mieux que ceux qui prétendent la guider. Ca laisse parfois dériver des pensées funestes...
SupprimerJ'abonde dans votre sens. Je vois autour de moi des gens engagés pour ce pays et qui ne profitent pas du système, mais il y a des contrexemples aussi.
SupprimerLa soi-disant élite considère le peuple comme un matériau pétrissable pour réaliser ses ambitions. On n'écoute pas les gens, on les éduque dans le sillon néo-libéral pour consolider les privilèges acquis de haute lutte. C'est le plus sûr moyen de ruiner la démocratie. La classe dirigeante "profite".
Addendum afghan.
RépondreSupprimerPour avoir étudié avec soin en son temps l'embuscade de Sper Kunday, je redonne ici ma propre synthèse sur la base des informations de l'époque fournies par les correspondants de guerre et par les références diverses reprises en pied de page dans la notice Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Embuscade_d'Uzbin).
Ce revers est tout entier dû à la légèreté du commandement, depuis la formation de la colonne hybride jusqu'aux conditions de la progression en terrain hostile.
Les groupes d'infanterie accrochés se sont bien battus, sous les ordres de sous-officiers aguerris et de chefs de section agressifs, mais toute la hiérarchie au-dessus d'eux a foiré. Et ce constat sera refusé par les enquêtes ultérieures menées au sein de l'institution militaire.
Notre armée mexicaine - la colonne de la taille d'une compagnie était commandée par un "colonel" - n'a pas eu la révélation mystique du pitonnage exigé par la topographie de la zone d'effort.
N'importe quel sergent de chasseur alpin aurait demandé que les crêtes soient tenues avant d'entamer l'ascension du col. On est à jeun d'avoir pu lire l'ordre de mouvement du colonel (secret-défense) et il vaut mieux finalement, car égrener les groupes hors de portée d'appui-feu c'est déjà de l'amateurisme pour ne pas dire plus.
Dans le "règlement", l'unité élémentaire d'infanterie que l'on ne dissocie que rarement au combat, c'est la compagnie à trois ou quatre sections avec un groupe d'appui, soit 150 à 190 bonshommes.
Elle manœuvre en un ensemble cohérent sous le commandement d'un capitaine et d'un lieutenant ancien, et toutes les sections, chefs et chefs de groupe se connaissent. Les procédures simples sont répétées et réflexisées, y compris les appuis au mortier (80) et à la mitrailleuse lourde (.50).
Pour une mission comme celle de la vallée d'Uzbin, le commandant normal d'une compagnie lambda aurait posé une section sur les crêtes en éclairage, puis engagé sa première section sur la piste du col (il serait monté avec elle) et il aurait laissé en soutien à portée de mitrailleuse son groupe d'appui-feu avec la troisième section progressant sur l'ubac, sous les ordres de l'adjoint.
Les trois sections se flanquent et s'appuient. Il ne peut rien leur arriver, sauf un barrage d'artillerie.
La composition hybride de la colonne en vallée d'Uzbin était du tourisme : deux sections motorisées de deux régiments différents ayant une perception différente du combat (paras et troupes de marine), une section d'instruction de l'Armée nationale afghane, douze OPS américains (pour faire quoi ?) et un groupe de la police militaire afghane (sans doute pour gérer les villages) ; tout ce cirque opérant en trois langues !
Il était écrit que ce dispositif, bien adapté à la randonnée sur le plateau du Vercors, était destiné à mourir s'il était contesté.
Ceux qui ont monté cette chimère sont responsables du désastre, jusqu'au quartier général de Kaboul (général Stollsteiner).
Quand on voit les moyens qu'il a fallu engager ensuite pour décramponner les groupes engagés devant, on sait ce qu'il aurait fallu prévoir dès le départ, sinon sur zone, du moins en alerte absolue.
Pour finir, ce que l'on a compris du dispositif d'embuscade taliban et de sa manœuvre de décrochage ont fait dire que l'affaire avait été montée par de vrais professionnels, comme elle est enseignée dans les écoles d'arme chez nous ! C'est ça la leçon. On applique le règlement de combat qui n'est pas édité pour vanter un auteur mais qui synthétise des centaines d'expériences.
PS : l'indisponibilité des hélicoptères pour poser la section de crête au motif d'un engagement diplomatique ailleurs aurait dû simplement faire reporter la mission au lendemain. Trop simple !
Clair, net, précis. Hélas nous ne connaîtrons pas de si tôt la réalité des fautes commises par l'encadrement ni les responsabilités respectives. Le "secret-défense" a bon dos et permet de remplacer le courage.
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