01 mars 2026

La berline de Gand est avancée

C'est une Classe S gris foncé avec les porte-fanions de chaque bord d'aile. Gand-Téhéran : 5200 kilomètres par le lac Van. Reza Shâh Pahlavi y est attendu en provenance de Washington. La fiction va bon train, le rêve passe.
Sauf que le "peuple iranien" qui est descendu en ville à l'annonce de l'assassinat d'Ali Khamenei n'est pas celui qu'attendaient les stratèges américains. Des partisans en foule sont sortis dans les rues pour crier leur douleur à cette disparition, les démocrates ayant depuis longtemps refermés leurs fenêtres et rangé leurs casseroles car chat échaudé craint l'eau froide dit le proverbe. La pieuvre chi'ite a refait ses tentacules et ça ne rime avec rien.
L'ayatollah est entré dans le panthéon des chi'ites duodécimains où règne l'Imam Ali, gendre du Prophète, assassiné lui-aussi pendant le ramadan.
Le soulèvement attendu par les Quatre Formidables n'a pas eu lieu !
La berline de Gand¹ a coupé son moteur.

Outre le doute que le prétendant impérial ait la carrure nécessaire à tenir l'emploi visé, après 47 ans de rééducation des masses persanes, rien ne prouve qu'il soit attendu autant que le lui assurent ses courtisans en exil. Cette médiation de transition fut déjà essayée, en vain ! L'agneau sacrificiel s'appelait Chapour Bakhtiar († Paris 1991). Deux points le confirmeront :

Le premier est le souvenir, transmis en Iran de père en fils depuis la chute du Chah, d'une dictature qui s'est comportée de manière atroce avec les gens du commun martyrisés par la SAVAC², la police impériale comparable à la Securitate de Ceaucescu. La révolution islamique ne s'est pas faite ex-nihilo. Elle a tout emporté parce que le peuple en entier lui était acquis d'avance. A preuve, l'armée, dans son analyse, est restée l'arme au pied en attendant que retombe la poussière de l'insurrection. Puis, après la guerre Iran-Irak favorisée par les Etats-Unis, la répression des réformateurs prit de l'ampleur jusqu'à retourner la population contre la mollarchie, mais pas toute. Les défilés pro-régimes furent toujours importants et le demeurent. A preuve, les cortèges immenses des affligés dans les villes d'Iran aujourd'hui et les tirs de représailles exécutés sur les pays du Golfe par des échelons subalternes autonomisés.
On ne pliera pas les Pasdaran et le Bassidj comme ça, sauf à répéter l'erreur irakienne qui a conduit au proto-califat de l'Etat islamique d'Irak et du Levant !
Restent actifs, les étudiants et les chômeurs, le Bazar est retourné à ses échoppes, la classe moyenne se méfie.
Il n'y a pas de vague Reza II Pahlavi.

Le second point est plus trivial.
La succession d'Ali Khamenei et des chefs qui l'ont accompagné peut se faire de trois façons :
  1. l'accession "naturelle" d'un politicien réformateur ou qui le deviendra subitement, comme on l'a vu à Caracas avec Delcy Rodriguez et son frère Jorge ; sa devise : à chacun son tour de passer à table !
  2. la nomination par les mollahs d'un général de l'armée régulière qui garantirait leurs avoirs (comme on le vit en Russie) et prendrait le commandement des Gardiens de la Révolution dans un grand projet d'unification à l'intention des masses, avant de discuter avec Grand Satan ;
  3. l'irruption sur les tréteaux d'un ambitieux tribun ayant bien analysé les ressorts complexes de la société iranienne et de ses attentes profondes et diverses, qui, avec le renfort des médias d'Etat qu'il aurait convertis, subjuguerait les foules comme le fit l'ayatollah Khomeini en son temps.

Même si Reza Pahlavi est un monsieur tout à fait comme il faut, et que parfois l'habit fait le moine comme nous l'a prouvé M. Zélensky, pitre professionnel et chef de guerre étonnant, il n'y a pas encore de fenêtre d'opportunité pour un parachutage dans une société incandescente comme l'Iran.
Cette assertion est péremptoire et me sera reprochée comme d'habitude, mais ce blogue n'est pas académique, n'appelle pas aux dons et propose des analyses ressenties.

Au défi de me surprendre, l'actualité va maintenant se focaliser sur les buts n°2 et n°3, le régime (but n°1) n'étant toujours pas tombé à l'heure où nous mettons sous presse.

(n°2) Le programme nucléaire va être entravé voire détruit, gagnant de ce fait en pertinence : sans la bombe la Perse mourra la prochaine fois. Il m'étonnerait beaucoup que l'on retrouve les 440 kilos d'uranium enrichi jusqu'au seuil du précurseur nécessaire à la détonation, sans mettre des forces au sol. Et tout "contrôle" de la marche à la bombe restera illusoire sinon. Sur ce plan, Israël a de quoi s'inquiéter.

Le but n°3 était l'industrie balistique. Après consommation des missiles par les frappes de représailles, il n'y aura presque plus de stock. Les usines seront aplaties. Mais l'arme atomique n'a pas besoin de tout cet attirail pour oblitérer un pays de la taille d'Israël. La question balistique sera résolue au chapitre conventionnel. Au-delà, ce sera plus compliqué et des amis ont les vecteurs qu'ils pourraient prêter à l'Iran pour copie.

Voilà un billet à chaud qui transmet une certaine perplexité. Je ne crois pas au Roi d'au-delà de la mer. La Perse est un tissu ethnique et religieux très ancien, peu accessible aux brutes à cervelle de moineau de la Maison Blanche. Pourtant, le deuxième prénom de Reza Pahlavi est Cyrus. Une prochaine fois peut-être.

Restent cent questions, dont les suivantes :
  • Où s'arrêtera Benyamin Netanyahou, tout à l'hubris de son succès initial ?
  • Les condoléances appuyées de Recep Tayyip Erdoğan au régime islamique pour la disparition de son guide suprême présagent-elles une redéfinition des relations turco-américaines après la rupture avec Israël ?
  • Les masses arabes vont-elles ou non se dissocier de leurs oligarchies qui ont signé les Accords d'Abraham pour s'en mettre plein les fouilles sur le dos des Palestiniens ?
  • Combien de temps mettra un régime désarmé et humilié à poser des bombes dans les capitales occidentales ?
  • Eretz Israel est-il au menu de la connivence israélo-américaine ? L'ambassadeur à Jérusalem Mike Huckabee et le sénateur Ted Cruz y poussent explicitement, depuis l'Euphrate jusqu'au Nil. Ça a le mérite de la franchise.

ALSP !

Notes :
(1) La "berline de Gand" évoque le retour à Paris et le retour à Gand du comte de Provence, frère de Louis XVI, ayant régné sous le nom de Louis XVIII.
(2) La "SAVAK" était la police politique de l'Etat fondée par Mossadegh (wiki).